Qu’as-tu vu aux Combes Sarrazines ?
J’y ai vu la vie qui continue, des pins aux troncs noircis par l’incendie et aux cimes vertes tendues vers les nues. J’y ai vu dans la boue sèche les traces de la harde et ailleurs d’une chevrette, sur les sentes les laissées irisées de carapaces indigestes. J’y ai vu les couleurs vives des mille fleurs qui poussent sur la cendre, euphorbes, aphyllantes, genêts, … J’ai vu de loin sur les basses combes les sentes cherchées en vain quand la forêt et ses mille épines les recouvraient. J’ai songé douloureusement aux étés lointains, aux « tours de la montagne » de l’enfance, à chercher pour les collectionner des caracoles ou des douilles, à chanter les carabiniers ou les poussins perdus par leur mère, les kilomètres à pieds, la peinture à l’huile et la peinture à l’eau, le difficile et le beau, en marchant en file sur le caniveau, le chemin des pirates, pour éviter les voitures des premiers habitants de ce lotissement encore clairsemé. J’ai songé à regrets aux étés plus proches, à mener sur ces chemins les ami.e.s venu.e.s camper sous les pins, danser et rire, boire et grimper, lire et marcher, et descendre gaiment, par là, aux Trois Rivières se baigner… jusqu’aux flammes qui ont bien semblé tout ravager.
La colonne de fumée, loin, très loin, aperçue depuis le sommet du Ventoux. Le calcul d’orientation, là-bas le Saint-Julien, derrière lui Buis. Là les courbes du Toulourenc. De l’autre côté du feu, le château d’Entrechaux, la vaste tache claire des toits de Vaison… l’étau qui se resserre, la peur qui monte : la colline sous la fumée, je crois bien que c’est la nôtre. Le silence écrasant du retour, la route barrée, la pinède évacuée, l’accueil au village, les avions, les camions, l’angoisse dense, l’effervescence impuissante les yeux rivés sur les cîmes du sommet de la colline… Les flammes soudain plus hautes que les arbres, menaçant les maisons après avoir avalé la forêt. Les jets d’eau immenses, surgis des pompiers minuscules avancés tellement près, faisant face au brasier. Les trombes larguées des carlingues, en longs allers-retours vers le Rhône, le sel rouge tombé du ciel, le rouge des flammes, le rouge des dizaines de camions envoyés en renforts…
L’incendie éteint, la menace écartée, la forêt calcinée, l’interdiction de camper à nouveau. On le sait bien que vous, vous faites attention. Mais on ne rit pas avec ces choses-là. On a eu trop peur, trop chaud.
Et qu’as-tu entendu, aux Combes Sarrazines ?
Le cri des faucons, se laissant porter par les brises, scrutant les reliefs et se laissant dériver. Dans la forêt encore debout, derrière, le chant des trente autres espèces d’oiseaux que Claudine, la nouvelle voisine, a pu y observer. Au hameau, dans la vallée, le nouvel âne qui brait. À quoi crie-t-il, celui-ci, ce soir-ci ? Il crie à la vie, à celle qui continue, à celle qui dans les flammes n’a pas renoncé, et qui pousse, et qui bruisse, de toutes ses forces depuis. Il crie en se faisant entendre dans toute la vallée – comme celui-là, ce jour-là, qui criait à la mort en sentant de sa case les flammes se rapprocher.
Il y avait tout, d’un coup, dans cet incendie : le monde auquel on tient, qu’on connaît si bien et qu’on comprend à peine, peuplé de souvenirs et de tous ces habitants, ceux qu’on voit, ceux qu’on entend, ceux dont on perçoit les traces, ceux qui sont trop petits, ceux qui sont sous nos pas, ou dans les branches, ceux qui se cachent et qui se taisent quand on passe dans leur chez-eux ; la maison construite de leurs mains, le bout de forêt dont on a pris soin, le lopin de terre qu’on habite en partage, qu’on a bon de retrouver, qu’on a dur d’abandonner… ce monde-là est tout entier menacé, puis en grande partie détruit, par la négligence ou la volonté d’un seul, aidé par ce vent qui souffle sans savoir. Le feu a pris aux Habitants, trois maisons regroupées au fond de la vallée. Il a traversé la route grimpant les canopées, escaladé les combes, poussé par le vent, embrasant les broussailles trop longtemps assoiffées, calcinant la forêt, dénudant la montagne, assassinant bêtes et plantes, laissant fumants les deux flancs face à face.
Désastre puissant de l’étincelle d’un seul, crime ou accident ? Qu’importe. Le fait est, contre lequel seule la solidarité permet de lutter : les centaines de pompiers à pied d’œuvre, la quarantaine de camions venus des villes voisines, les avions envoyés de toutes les régions, l’eau puisée à plusieurs kilomètres, l’argent public qui s’envole en fumée par milliers – et à notre petit niveau les voisin·e·s au village qui nous prêtent un coin de table et montent un dortoir dans leur chambre d’amis.
L’âne brait encore – celui d’aujourd’hui – et c’est la brise de pente qui lui répond, le vent du soir qui souffle doucement les nuages vers le sommet du Ventoux, et qui en remontant les combes y borde pour la nuit la vie, qui continue.