Je voudrais insister sur trois aspects centraux du Cours de Philosophie et citoyenneté, pour ce qui concerne le secondaire supérieur (les trois dernières années d’étude) en tous cas, que je connais le mieux, mais je pense pouvoir étendre ces considérations au secondaire inférieur en tous cas, étant donné notamment le fait que les enseignant·e·s, en quête d’un horaire complet dans un seul ou dans un petit nombre d’établissements malgré les 20 classes à trouver, cumulent parfois ces fonctions autrement séparées puisqu’elles supposent des diplômes différents. Leurs pratiques se répandent, iels fréquentent les collègues des deux degrés, et les cultures s’hybrident.
La première caractéristique qui me semble distinguer le CPC d’autres objets didactiques proches, c’est l’expérience scolaire singulière qu’il permet de mettre en place. Les référentiels et programmes, laissent aux enseignantes une liberté pédagogique considérable, dont Anne a déjà fait état en pointant les différentes sources (NPP ET Histoire de la Philo, mais aussi un choix d’UAAs très marqué philosophie politique/philosophie des sciences, ce qui pousse d’emblée à se connecter à d’autres disciplines voire collègues, et la pluralité des membres des commissions, qui ont toustes injecté leurs propres démarches disciplinaires et options pédagogiques dans les propositions faites dans ces pages de « pistes didactiques et pédagogiques », dans les propositions de Situations d’Apprentissage ou encore dans les fiches-outils). Cette liberté pédagogique permet aux enseignant·e·s une grande créativité, et le cours de philosophie, à défaut d’avoir une identité clairement définissable, permet aux élèves de vivre des expériences scolaires qui ressemblent à leurs profs. Sur un parcours où iels auront probablement autour de quatre-cinq profs de CPC différents, iels auront l’occasion de s’initier à la philosophie de bien des manières.
De plus, cette expérience scolaire est, nécessairement – de par les thématiques traitées et l’injonction décrétale à faire là un cours ancré dans l’actualité brûlante de nos sociétés –, une expérience plurielle et évolutive. Il subsiste probablement des enseignant·e·s qui ont, une bonne fois pour toutes, préparé un cours sur le transhumanisme et se bornent à le parcourir chaque année avec leurs élèves. Mais les textes encadrant le cours leur enjoignent comme aux autres à emmener les élèves au musée, faire de l’école du dehors, arpenter la ville et parcourir les réseaux sociaux pour y chasser les trends, proposer des activités à la pointe des innovations culturelles et didactiques. L’avenir nous dira si la grande inventivité des profs de CPC se tassera, et si on pourra en dire qu’elle n’était due qu’au foisonnement propre à un cours qui se crée, à l’opportunisme des plus ambitieux·ses qui ont vu là l’occasion d’une révolution pédagogique et à la panique des plus réfractaires qui dans une poussée de stress ont jeté toutes leurs forces dans la construction de nouveaux cours plus ou moins innovants. Mais on a croisé des enseignants qui installaient des distributeurs de bonbons et des canapés dans leur classe pour que les élèves y sentent leurs questionnements accueillis, des enseignantes qui faisaient acheter des dizaines d’albums jeunesse en quinze exemplaires en créant une bibliothèque à l’échelle de leur PO pour que toutes les profes du primaire puissent animer des discussions dessus, des enseignants qui, dans le primaire, se mettaient à faire faire à leurs jeunes élèves de la logique formelle inspirée des exercices de Lipman, et des enseignantes qui, au secondaire, initiaient les leur au graffiti politique, en rue, à coups de bombes à la craie. Les ados du général rédigent des journaux philosophiques, ceux du professionnel font du slam, quand ce n’est pas l’inverse. On étudie Spinoza et le street art, Rousseau et l’illibéralisme, le stoïcisme et l’histoire des religions, le complotisme et Judith Butler. On fait des classe-puzzle, de la pop philosophie, de l’école du dehors, de l’impro, de la pleine conscience, des procès, des discussions, des dossiers, des cahiers, des journaux, des capsules vidéos…
Tout dépend en fait de l’enseignant·e, ce qui m’amère à l’ethos enseignant propre à ce cours. On a mis face aux élèves des gens de tellement d’horizons différents qu’il leur faut un petit moment pour comprendre à qui iels ont affaire. Leur cours de Philo et citoyenneté « c’était pas du tout comme ça dans mon ancienne école ». Pas du tout comme ça et pourtant étrangement similaire. S’il y a quelques planqué·e·s, l’immense majorité des collègues, quel que soit leur parcours, adhère à ce cours qui veut faire sentir aux élèves la « Diversité des discours sur le monde », et leur permettre de « reconnaitre la pluralité des formes de raisonnement, des conceptions du monde et de la pluralité des normes et des valeurs », « pouvoir argumenter une position en la situant par rapport à d’autres positions possibles », « expliciter et problématiser les grandes catégories et oppositions conceptuelles qui structurent et déterminent nos façons de penser, le plus souvent sans que nous en ayons conscience ou sans que nous y ayons réfléchi, et « penser par eux-mêmes tout en développant la part d’inventivité et de créativité que l’on attend du citoyen dans une société démocratique ».
Se spécialisant peu ou prou dans la philosophie politique, s’abreuvant de podcasts et d’essais, de mangas et de films d’animation, de jeux et de bds, ils et elles incarnent une pensée libre et scrupuleuse, une connaissance hétéroclite et curieuse, une relation attentive et soutenante, un intellect robuste et outillant, un mode de vie cohérent et conscient. Pour le reste, iels ne se ressemblent en rien. Mais par leur choix d’enseigner ce cours et par leur adhésion à ce qui cherche à s’y faire, iels constituent pour les élèves la rencontre d’une façon d’être – plus ou moins militante, plus ou moins érudite, plus ou moins ludifiante, mais certainement philosophe.
Philosophe avec elleux, et cherchant à les mener à l’être aussi. Ce cours est en effet certifiant, le programme du secondaire, commun à tous les réseaux, le rappelle bien : « Le Décret instituant le cours de philosophie et de citoyenneté précise que: « L’éducation à la philosophie et à la citoyenneté (…) est soumise à une évaluation [et qu’elle] intervient dans la certification de la réussite de l’élève à chaque étape de son cursus dans l’enseignement obligatoire. » ». Des examens, en CPC ? Des épreuves certifiantes ? Il faut préciser ici que les cours philosophiques, que le CPC a remplacés pour moitié, n’étaient que rarement évalués comme les autres cours, et même quand ils l’étaient ils constituaient souvent une sphère un peu exceptionnelle, le caractère non-neutre de l’enseignement qui y est dispensé les rendant difficilement assimilables aux autres.
Le CPC étant un cours comme les autres, soumis au même décret neutralité, et certifiant par décret, il devrait comporter le même genre d’épreuves que n’importe quel cours de maths ou de français. Mais le programme ajoute : « Toutefois, si cette certification reste obligatoire, il ne faudrait pas qu’elle devienne une fin en soi, au risque de perdre de vue les objectifs d’éducation, de développement et de progrès sous-jacents à toute forme d’enseignement. Les objectifs du cours de philosophie et de citoyenneté amènent à conclure qu’il ne devrait pas devenir un outil de sélection des élèves mais bien un moyen de rencontrer leur droit à l’éducation. » Avertissement qui, couplé aux difficultés organisationnelles des débuts et à la compréhension médiocre, par les directions, des enjeux de ce nouveau cours, a donné lieu ici aussi à nombre de pratiques créatives et d’une grande diversité, souvent négociées entre l’enseignant·e et sa direction, ce qui ici aussi laisse ouvert le champ des possibles. Le cours de philosophie et citoyenneté fera-t-il l’objet d’un examen écrit classique, ou la participation aux projets citoyens mis sur pieds sera-t-elle le seul critère de bilan ? Tous les cours prendront-ils la forme de discussions entièrement gratuites où aucun point n’est à glaner, ou les élèves auront-iels des dossiers à remplir de leurs plus fines argumentations pour chaque UAA ? La seule chose que toutes ces pratiques aient en commun, ici encore, c’est l’exigence de penser, la recherche d’un certain courage intellectuel qui consiste à affronter ce qui fait obstacle, et à aller au bout – ou du moins le plus loin possible – dans sa réflexion.
Là où le CPC est particulier, c’est qu’il vise également l’action, et plus particulièrement l’action citoyenne, engagée (la citoyenneté comme objectif), ce qui pousse les enseignant·e·s à orienter leurs pratiques.
– Intervention au Collège International de Philosophie, séminaire « Enseigner la philosophie dans le monde », le 13 mai 2026. À réécouter ici, à sa juste place après la prise de parole d’Anne Herla et avant les échanges avec les collègues.