Des voyages, de l’extraordinaire dans le quotidien

On a dit voyage et militance, parce que c’est bientôt les vacances… Voyage, ça m’a immédiatement fait voyager. On parle beaucoup par métaphores, nous les humains. Y’a un linguiste états-uniens, George Lakoff, qui a travaillé spécifiquement là-dessus, sur notre incapacité à nous, humains, êtres de chair, de penser nos intellects sans nos corps. Ça fait que quand on parle de choses qui se passent dans nos esprits, on utilise des analogies et métaphores physiques. On a des « démarches » et des « gestes » de pensée, on « passe par » une idée pour « arriver » à une autre, et on « voyage ». 

Pris dans ce sens figuré, métaphorique, poétique, en militance, on voyage beaucoup : on voyage par la lecture, par l’écoute de podcasts, par la vision de documentaires, par la rencontre de camarades de lutte, par l’imagination d’autres mondes possibles, par la création de nouveaux récits enthousiasmants… Ainsi, la militance nous permet d’avoir un monde plus large, de voyager dans l’espace en restant immobiles, et de voyager dans le temps en découvrant les racines de nos luttes, les déterminismes historiques qui ont mené à la situation présente, les luttes inspirantes de celles et ceux qui ont « tracé des chemins » pour les militant·e·s que nous sommes aujourd’hui, que nous serons demain, et même de voyager dans les futurs désirables que nous entrevoyons dans nos rêves collectifs.  

En militance, on voyage aussi beaucoup au sens propre, physique, concret : outre le fait qu’on découvre des itinéraires de manif toujours plus créatifs dans les rues des villes où on veut aller scander des slogans, et qu’on use ses semelles sur les pavés, surtout on sillonne sa propre ville en liant des alliances avec les différentes personnes et lieux où se cristallise la lutte – et parfois on entreprend des voyages plus lointains pour aller soutenir la lutte ailleurs, mettre son énergie au service des festivals, des rassemblements, des zads, des actions de désobéissance de masse. 

Les voyages au sens propre génèrent leur lot de voyages au sens figuré, et c’est sur ce dernier point que je voudrais me concentrer pour la suite de cette chronique philo : sur le fait que si « marcher, c’est politique » comme l’ont si bien formulé Anne et Irina ici présentes, marcher – mais aussi voyager à vélo, comme les facteurices à vélo qui sont arrivé·e· tout à l’heure sur Bruxelles avec les milliers de lettres à Glatigny signées par des citoyen·ne·s enseignant·e·s, étudiant·e·s, parents, allié·e·s de partout – mais aussi voyager en train, comme on s’apprête à le faire pour monter à Bruxelles demain – mais aussi prendre la bagnole, le bus, le kayak, le stand up paddle (certains mes derniers voyages et rencontres les plus incroyables se sont faits en stand up paddle, à la surface de l’eau d’un lac ou de la Manche) – le bateau, pour briser un blocus, sauver des migrants et migrantes ou rejoindre une COP, et même l’avion, même si on préfère éviter ça – bref : voyager, par tous les moyens, c’est politique parce que c’est sortir de sa zone de confort, sortir de son ordinaire, et faire le premier pas vers l’extraordinaire. C’est souvent le premier pas qui compte. Faire son sac, et n’y rien oublier. Après, le monde et sa richesse, le hasard des rencontres, la splendeur des destinations et le plaisir des découvertes, fait le reste.  

Voyager, c’est extraordinaire, littéralement. Or, quelle place faisons-nous à l’extraordinaire dans nos vies ? 

Hartmut Rosa, sociologie allemand, critique notre façon d’organiser nos vies en montrant que c’est absurde de travailler comme des fous pendant certaines semaines et de ne rien faire à d’autres périodes. Si les congés payés sont un gain majeur des luttes du siècle dernier, on peut demander vraiment mieux à ce siècle-ci (redistribuer équitablement les richesses, qui n’ont jamais été aussi abondantes, et ainsi permettre aux travailleurs et travailleuses de ne plus travailler que quatre heures par jour, par exemple – assurer à chacun et chacune un revenu de base pour que le travail soit un choix – ou encore organiser autrement le travail lui-même pour permettre aux travailleurs et travailleuses d’y trouver des conditions permettant de s’y sentir épanouis). 

Parce que cette organisation du temps en périodes de travail/périodes de repos, couplée à une société qui fonctionne selon une logique d’accélération permanente, ça crée selon Rosa un paradoxe où, malgré les gains de temps réels permis par le progrès technologique, nous nous sentons de plus en plus pressés et déconnectés. L’alternance entre des périodes de travail intense et des périodes de « repos » artificielles, que l’auteur qualifie de souvent contre-productives s’inscrit dans cette critique : nous travaillons de manière frénétique pour « gagner du temps » que nous passons ensuite à consommer des loisirs, sans pour autant ressentir de véritable satisfaction profonde.

Il parle de « frenetic standstill » (arrêt frénétique), il montre que cette accélération ne nous rapproche pas de nos objectifs, mais nous maintient dans une course sans fin où le temps de repos devient lui-même une performance à optimiser, plutôt qu’un moment de véritable connexion au monde.

La lecture de ces pages de Rosa m’ont fait réaliser que les soirées passées à l’époque avec les copains d’escalade sur les rochers chauds du bassin de la Meuse ou de l’Ourthe étaient pour moi des voyages plus ressourçants que bien des voyages au bout du monde pourraient l’être. Et ils étaient à portée de mains, calés sur un mardi soir estival, entre la fin des cours et la tombée de la nuit. J’ai décidé de me construire une vie pleine de ces extraordinaires minuscules, dans les interstices d’un temps plein d’enseignante – et c’est en explorant ces interstices que je suis devenue militante : là se trouvait le politique, dans une véritable connexion aux vivants proches de moi, dans un attachement aux lieux qui accueillaient mes voyages, dans les humains qui les fréquentent et les préservent, dans l’envie de partager avec mes élèves plus de voyages dans leurs journées scolaires, dans les sorties à la ZAD de la Chartreuse, à visiter des squats, des expos, des assos. Je suis devenue, a dit ma mère, une meuf qui propose des 

Et vous, quelle place laissez-vous à l’extraordinaire ? Vous ruez-vous dessus dès que vous en avez l’occasion, avec la ferme intention d’en avoir votre dose, de rentabiliser votre temps libre ? Ou parvenez-vous à saupoudrer votre quotidien de cette quintessence d’existence qui, touche à touche, nourrit l’envie de repartir en voyage, souvent, tout près, tranquillement, en terrasse avec des copaines, à la pause (ou sur piquet) avec les collègues, en forêt avec votre chien, au bord d’un lac avec votre ex-belle-fille ? 

Chronique de juin 2026, à réécouter sur le MixCloud de l’émission Un Monde Sans César