C : – Bon, moi, je prends toujours les choses de façon chronologique. Et si on remonte à l’origine de notre civilisation selon les bourgeois, c’est à dire à nos prétendues racines gréco-romaines, le cœur politique de la Cité c’étaient l’Agora ou le Forum. Beaucoup se passait dehors, les débats politiques comme l’avènement de la Philosophie.
S : – Oui, mais il faisait meilleur, les gens restaient dehors en sandales toute l’année…
C : – Je suis sûre qu’à l’Antiquité il faisait plus froid en Grèce que maintenant ici.
S : – Fiesta ! On n’a plus qu’à se promener en toge Place Saint-Lambert en alpaguant les passant·e·s.
C : – Au Moyen-âge, le développement urbanistique est spontané, il n’y a pas d’organisation de la part des autorités, c’est l’usage ou la coutume qui priment. Les maisons sont petites, si bien que l’espace du dehors est le lieu des contacts, des fêtes, des carnavals… Il est là, l’espace, et on s’en sert, et comme on veut. C’est plus tard, à partir de la généralisation de la roue cerclée, au 17ème, que le besoin d’uniformiser les largeur des rues pousse les autorités à commencer à organiser la ville. En 1807 en France on distingue formellement l’espace privé, domestique, de l’espace public. À partir du 19ème, on fait des plans d’alignement, on aligne les façades, et on dit « là c’est chez toi, là c’est la rue », et quand on arrive pour faire une révolution, comme ça arrive souvent au 19ème siècle, on prend la rue aux autorités.
S : – Même si l’espace n’était pas aussi codifié avant, il y avait quand même les charivari, ce truc où les gens allaient de nuit réveiller les personnes jugées coupables d’avoir fait des trucs pas ouf, genre quand un vieux marie une trop jeune, un peu l’ancêtre du name and shame, et ça pouvait aller loin (genre jusqu’à violenter ces personnes), et dans les cas les plus extrêmes durer plusieurs jours, et provoquer un peu la panique dans les villes. Et puis il y a eu des révoltes célèbres avant le 19ème, genre le mouvement des croquants qui comment fin des années 1500, et qui finit à peu près avec le supplice de Jean Petit, barbier qui était devenu l’un des chefs de la contestation d’une nouvelle hausse des impôts. Un petit extrait de la chronique dudit supplice : « Jean Petit monte sans faiblir vers son instrument de supplice et s’écrie une dernière fois « Je suis ici pour avoir voulu bien faire ». Puis, il est attaché à la roue face au sol, jambes et bras écartés. Le bourreau lève une lourde barre de fer qu’il abat puissamment sur le membre dénudé du condamné. »
C : – Tous ensemble : « Jean Petit qui danse, Jean Petit qui danse… de son bras il danse, de son bras il danse… »
S : – Bon, stop, on a compris. Moi je vote pour qu’on remette au goût du jour les charivari. C’est un peu ce qu’ont fait les travailleurs de nuit qui ont été réveiller Clarinval à 5h du mat quand il a fait passer la réforme qui interdit le versement de primes de nuit entre 20 h et minuit et entre 5 h et 6 h du matin.
C : – Pour revenir sur les révolutions du 19ème, elles ont quand même transformé la ville. Vous savez comment on faisait la révolution au 19ème ?
~ Des barricades !
C : – Eh ben c’est pour éviter qu’on érige des barricades que Haussmann a tracé à Paris les Grands Boulevards. C’est pratique une petite rue pour monter une Barricade, les façades les tiennent bien en hauteur, et puis on peut jeter des trucs par les fenêtres. On les tiens facilement en étant moins nombreux et avec des armes improvisées.
S : – Genre en lançant des pavés.
C : – L’excuse d’assainir la ville c’est bien deux secondes mais la volonté derrière les Grands Boulevards c’était d’empêcher le petit peuple de se révolter et de contrôler la rue.
S : – C’est sûr. Mais l’espace public ne se limite pas à la rue, ni même à un espace matériel.
C : – C’est vrai, déjà à partir des Lumières, donc dès le 18ème siècle, l’espace public est aussi conceptualisé, l’espace dit public, c’est tous les endroits où on peut débattre : les cafés, les salons, les bibliothèques etc.
S : – Donc l’espace public c’est aussi ce lieu immatériel dans lequel les opinions, les idées, les positions, se confrontent et s’enrichissent. Il s’incarne dans plein de lieux concrets, et chaque époque a les siens, les salons des précieuses ne sont pas nos réseaux sociaux, et pourtant c’est aussi bien chez elles que sur nos smartphones que se discutent les grands enjeux contemporains. Cet espace, il a un rôle crucial dans nos sociétés depuis qu’elles sont devenues soi-disant démocratiques : c’est le lieu immatériel dans lequel les citoyens et citoyennes se constituent en force politique, échangent idées et positions, s’associent, se réunissent, et se rendent capables de de transformer leurs conditions d’existence, voire de s’opposer aux pouvoirs en place.
C : – Tu veux dire un peu comme un festival du genre de Les Voisines font du bruit ?
S : – Ou quand on discute sur nos piquets pendant deux mois devant nos écoles, le cul sur nos chaises de camping, oui. On fait les deux, dans ces deux cas-là, on occupe l’espace public matériellement, avec nos corps et nos tonnelles, et on constitue l’espace public immatériel, on contribue à son existence et à sa vivacité, avec nos craies et nos micros. Tant qu’on bouge dans ces espaces, tant qu’on se les approprie sans rencontrer d’obstacles, on peut considérer qu’on se trouve dans une société ouverte, dans laquelle les débats sont possibles.
C : – Pensons à Jean Petit, qu’il ne soit pas mort pour rien, emparez-vous de la rue, au sens propre comme au figuré !
Chronique de juillet-août 2026, à réécouter sur…