C’est beau la mer, un lundi de Pâques au soleil quand le vent est tombé, qu’il nous a laissé·e·s profiter de la chaleur des rayons. C’est beau, la plage, c’est vaste, ça draine ses touristes, vacanciers, promeneureuses de chiens, promeneureuses d’enfants, calaisiens et de calaisiennes descendu·e·s manger des frites du vinaigre et à la sauce Chti, celles de Friterie de la Nation, les meilleures de la ville, sans conteste ou presque – mais y’a queue. Parmi elleux, il y a nous, fatigué·e·s mais ravi·e·s, après trois jours de Calairiques du tonnerre des dieux.
Les préleveurs d’appâts de pêche rencontrés au matin aux pieds des dunes de Blériot-plage sont partis, leurs épuisettes pleines d’arénicoles, leurs fourches-bêches sur l’épaule, épuisés de travail et du grand vent du jour levant. L’estran creusé de trous où l’eau affleure attend marée haute pour se lisser à nouveau.
Un temps parfait pour la baignade ! Le vent revient qu’on se déshabille, « plus si parfait » et « mais bien sûr qu’on va aller se baigner quand même ! ». La peau frissonne sitôt exposée. Marchant vers l’écume, l’eau bientôt – paraît glacée –, les courageuses s’étendent d’une lancée, les autres entrent pied à pied. Nageant sous les vagues, chutant de la planche cahotée, brassant sous leur bonnet rouge ou vert l’eau jusqu’aux épaules la tête bien protégée, elles foulent bientôt le sable et chantent en riant, enveloppées dans des serviettes, tremblant légèrement, du froid qui est allé jusqu’au-dedans, et que le vent ravive. Les copaines ont rejoint la bande. On chante, on parle, on lit, on caille, on quitte – prendre un train ou jouer à un jeu puis se rejoindre au soir autour des restes de tajine, regarder un film, partir enfin chacun·e vers sa mission du lendemain.
C’est beau la mer, observé de là-haut, de ce Cap ce matin comme des dunes hier, l’eau calme en bas, les mouettes, les bateaux, les falaises anglaises, le soleil à nouveau sous une légère brise, la cuisson lente comme en été, les touristes venu·e·s voir le nez – le blanc – et l’obélisque ; et les enfants-gars qui jouent et crient « y’avait 10 soldats qui nous suivent » et « on approchait de la piste », emplis de l’imaginaire colonial, guerrier, impérialiste.
C’est beau, la mer, observé de là-haut, de l’observatoire où les camarades ont scellé dans le sol et dans la pierre ces mots : « Pour toutes les personnes tuées par les frontières. Ni oubli, ni pardon. Liberté de circulation pour toustes. », monument de deuil et de colère, taillé dans la pierre, peint de chatoiements auxquels ce matin j’ajoute les éclats des tulipes, celles de la mairie, partout en ville plantées – plantées grâce à l’argent public, celui-là qui plante des tulipes, érige des monuments, finance varans et dragons, hérisse de cailloux, réprime les personnes migrant·e·s, et manque à la MER.
Parce que c’est beau, la mer, lieu foisonnant de vie, et aussi lieu de mort. Mort de tous ces vivants qui finissent leur vie, rejoignent les bas-fonds, nourrissant de leur corps ceux des autres vivants, les vivants d’après-eux.
Parmi ces morts/vivants, celles-là et puis ceux qui ont voulu passer et puis qui n’ont pas pu, et qui y ont coulé, qui passants y moururent, empêché·e·s de passer – par la mer ?
Par les policiers, par les gendarmes, par les douaniers, par la répression.
Celle qui dit dans les talkies-walkies des motards ce matin qu’il y a vingt migrants qui attendent un bus à quelques lieues de là, et qu’il faut y aller pour « les débarrasser ».
Celle qui, dit l’ami, à force de traquer, empêche de passer quand les conditions sont bonnes à naviguer, et fait prendre des risques.
Celle qui, dit l’ami, à démanteler les réseaux qui vendent les bateaux, petits pneumatiques à moteur, poussent à monter à trop sur les bateaux qu’il reste…
Celle qui, dit ce gars qui passe derrière moi, fait que c’est au brouillard que les embarcations sont poussées à la mer, et qu’on est bien quand même obligé de les « choper ».
Chassés dans le brouillard, massés à 80 sur des barques pour 15, celles qu’il reste, celles qui se glissent dans une « fenêtre », forcent la répression pour tenter d’exister. Les sirènes, les hélicos, les mouvements de panique, et les coups de couteau dedans les pneumatiques – tout ça est bien connu, me dit l’ami d’ici. Connu pour vous, c’est sûr… connu pour nous, venu·e·s de loin, nous qui venions voir la mer ? Parce que c’est beau, la mer…
Ici, c’est beau la MER*, bâti d’un autre monde, lieu de temps idéaux, ouvert et disponible, animé de tout ça, dont les murs sont couverts des vies de ces passants ; qui leur offre le gîte, et parfois le couvert, où se posent un instant, où entrent sans méfiance, tant et tant de ces gens, qui comme moi ici font un séjour fugace ; à qui tout manque ici, abri, eau, batterie, et tout ce qui à gauche est offert « for free », alors qu’à droite nos chants emplissent l’assemblée, éclairs revigorants, sourires échangés – puis la place est vidées des choristes parti·e·s.
Mais ces animations chaque jour proposées, et ces regards chargés, et ces savoirs donnés, et cet argent qui manque, cet avenir cherché…
Dans chaque ville du monde, une MER doit pousser, qui accueille celleux-là qui viennent d’arriver, qui leur dise qu’ici la personne est sacrée, leur venue honorée, leur dignité possible, leurs projets soutenus. Qu’à Calais où la mer environne la MER, où tout ça est connu, où la lutte est ardue, qu’ici tout ça perdure. Le vent qui a poussé ces mots jusqu’à vous, quitte à nous faire cailler, souffle sur les braises de ce grand feu qui de l’eau a surgi. « Sauvons la MER » disent-iels, « aidez-nous à assurer la pérennité de ce lieu qu’on adore ». Une fabrique d’agirs, une bouée à la mer, qu’il ne tient qu’à nous de maintenir à flots.
*Maison d’Entraide et de Ressources. Un tiers-lieu collectif, à Calais, celui dans lequel les Calairiques ont lieu chaque années, et où j’ai côtoyé des personnes d’une générosité, d’un engagement et d’une lucidité sans bornes. Espace d’entraide, de ressources et de résistance pour les Calaisien·ne·s, les collectifs, les associations et les personnes exilé·e·s. Un lieu incroyable, et menacé par la prédation ambiante, les subsides coupés par l’État néo-libéral, néo-fasciste, les effets en cascade qui mènent à la fin de la gratuité pour l’occupation du lieu. Sauvons la MER !