Je suis couchée, après une longue promenade nocturne dans la forêt de Fontainebleau au gré des rayons de Lune sur le lichen qui recouvre les rochers. J’ai foulé la terre sablonneuse, les racines apparentes suite à l’érosion due à la fréquentation assidue des humains qui affectionnent ces chemins, les rochers plats creusés de flaques nourries par les fines bruines intermittentes. J’ai été jusqu’à une zone grillagée, Arbor&sens, un arboretum protégé du gibier par de hauts treillis qui font des visiteurs des poules, guidés face à certains arbres par les petits panneaux explicatifs qui en donnent les noms vernaculaire et scientifique, les usages artisanaux ou industriels et l’origine géographique. J’ai évité à l’aller et au retour de passer près de l’ermitage visiblement occupé par une bande d’humains bruyants, claquant les portières et riant fort. J’ai savouré les hululements lointains et les bruissements d’envol proches, d’oiseaux dont les réflexes de proies ressemblent à mon propre état d’esprit.
Noctambule solitaire loin de mon chez-moi, j’ai garé mon char encombrant sur un parking au milieu des bois. On pourrait croire que j’y aurais été tranquille, mais une ronde qui n’a pas encore cessé d’autochtones envoiturés se déroule à intervalles irréguliers. Que cherchent-iels ici, masqué.e.s par leur carrosserie ? Les plus insistant.e.s ont fait trois fois le tour du parking, s’arrêtant non loin, repartant lentement, repassant en ralentissant à nouveau leur allure, et repassant encore. Rôdant. Comment ne pas se sentir proie lorsque l’on est soumise à une telle prédation ? Y a-t-il ici un commerce usuel qui fait que ma présence ce soir prête à confusion ? Ma plaque rouge sur fond blanc ne suffit-elle pas à indiquer la raison de mon installation provisoire ? Tu t’es inquiétée, mignonne, comme je m’y attendais, me disant brièvement que si cela durait trop je ne devais pas hésiter à aller ailleurs. Mais serait-ce autrement ailleurs ? Ce parking est-il le seul à attirer ces curieuses créatures de métal et de chair, espérant je-ne-sais-quoi de l’intimité sylvestre, ou toute la forêt bruisse-t-elle au soir de ces trajectoires hasardeuses ? De plus, comme je te le disais, j’ai envie d’aller explorer demain au réveil la forêt matinale et les gorges entr’aperçues ce soir entre les ombres projetées des arbres à la faveur d’un nuage moins opaque ou dans le faible faisceau de ma frontale agonisante.
Je me souviens, toi aussi sans doute, de ces lupanars de fortune arrêtés en bord de routes en Allemagne, et que nous avons observés au passage en rentrant du Danemark. Camionnettes à peine plus grandes que mon petit utilitaire de 3m3, arborant l’un ou l’autre colifichet rose, laissant peu d’équivoque quant à l’usage auquel ils étaient destinés. Bords de route traversant des forêts, parkings de fortune, et nous plaisantions sur les cadres rentrant du boulot retrouver leur petite famille et qui faisaient là une pause, y trouvaient un « sas ». Ceux-là qui tournent autour de l’ilôt qui se trouve dans mon dos, et qui me font tendre l’oreille, éteindre ma lumière et me cacher sous la vitre, ont fini le travail depuis longtemps et tardent à rentrer chez eux…
– Fontainebleau, parking des gorges de Fanchard. 5 janvier 2023, 21h34