Ce soir j’ai pris un bain. Un bain trop plein, d’eau et de moi, mais vide de toi. Toi qui n’es plus là pour partager la baignoire, pour trouver l’eau trop froide quand je la trouve trop chaude. Trop plein parce que j’aspirais la maison, lancée ne pouvant plus m’arrêter, une marche encore et l’eau qui remplissait la baignoire, et une marche encore et il y avait trop d’eau. J’ai glissé tout mon corps tout rose, mes mètres carrés de peau, dans le grand volume d’eau chaude, trop d’eau, trop chaude, mais tu n’es plus là pour la trouver trop froide.
Dans l’eau trop chaude, chaude longtemps parce qu’il y en a tant, ma peau s’est peu à peu diluée, elle s’est mise à fondre, à se disloquer, partir en loques, en petits lambeaux de peau grise, morte, mue loqueteuse que j’ai frotté avec étonnement. Peau neuve faisait mon corps, peau rose sous la peau grise, peu à peu flottant autour de moi, mue sale et grise, pas la jolie enveloppe blanche que laissent les insectes, qui se détache d’un coup avec le joli corps tout frais dedans qui n’a qu’à déchirer l’enveloppe pour se glisser d’une pièce hors de l’enveloppe d’une pièce qu’on retrouve au bord de la rivière, qu’on veut reprendre mettre en vitrine et qu’on perd parmi les galets. Mue sale et grise, bain trop plein d’eau trop chaude dans laquelle flottent les lambeaux de peau morte. Dissolue dans l’eau chaude, vieille enveloppe loqueteuse qui se disperse autour de moi, bain de jouvence ou de vieillance, passage à la peau d’après, peau neuve d’un nouvel âge.
J’ai frotté étonnée, chaque centimètre carré qui partait en lambeaux, petits lambeaux gris sortis de nulle part, sous ma main rugueuse d’être plissée par l’eau, sur la peau rose et molle baignée dans trop d’eau trop chaude depuis trop longtemps. Tu aurais détesté ce bain, l’eau sale et grise, les petites loques qui flottent tout autour, l’eau trop froide et la peau dissolue sortie de nulle part. La mue étonnante et si peu élégante. La peau rose d’un nouvel âge qui se fait voir peu à peu, dans le bain vide de toi.