Iels écrivent. J’écris « Iels », mais comme toujours dans cette école, il n’y a que deux filles, et c’est le maximum que j’aie eu ici. Mécanique automobile, électricité, soudure, carrosserie… un monde de mâles, dans lequel les filles sont tolérées. Je considère chacune de ces gamines comme une héroïne. On a exclu des élèves mâles de cette école parce qu’ils « se battaient pour jouer » dans les toilettes, et celui qui a agressé sexuellement la seule fille de son groupe de cours pratiques est toujours assis en classe. C’est parole contre parole…
Iels écrivent, et je regarde par la fenêtre ; au deuxième étage le long du quai, je peux observer les oiseaux voletant dans les branches effeuillées des hêtres qui bordent le confluent. Iels écrivent et R. relève la tête pour s’octroyer une pause et compter ses mots. Je leur ai demandé 10 mots par minute de cours restante. Iels ont protesté : « on est en français, ou quoi ? », à quoi j’ai répondu que je leur demandais de faire usage du langage, parce qu’il serait le support de leur pensée, mais que j’évaluerais la pensée et pas la plume qui l’aurait exprimée. R. compte ses mots, et j’espère que ce réflexe scolaire n’empêche pas son esprit de se donner de l’air pendant ce temps, que ses idées n’en sortiront pas trop formatées. Un merle se pose un instant, et s’élance pour traverser la rivière.
C. m’appelle, il n’est pas sûr que sa deuxième idée soit bien un deuxième argument. Je lis son texte. Il part d’une définition implicite du wokisme tellement caricaturale qu’il peut avec aplomb argumenter que c’est une mode sans se tracasser une seconde de ce que c’est vraiment. Il a regardé des tas de vidéos sur le sujet hier sur les réseaux sociaux, sa question philosophique était toute trouvée. Je lui demande de définir son concept central, s’il ne veut pas passer tout à fait à côté du sujet. Il se relance, ravi, toujours enthousiaste. Je retourne observer les oiseaux. Deux couples de mésanges charbonnières ont fait leur apparition.
Iels écrivent, et J. a l’air bien lancée, sa main est rapide, son front plissé. Elle n’avait pas d’idée de thème, c’était trop tôt le matin, elle n’avait même pas compris ce que je leur demandais parce qu’elle était partie sans prendre ses médicaments. Parle médicaments, alors, et argumente la nécessité pour les élèves d’avoir un casier où stocker, par exemple, des médicaments de secours pour t’éviter ce genre de journée foutraque. Elle semble avoir des choses à dire. Les charbonnières se poursuivent de branche en branche ; Une pie passe d’un arbre à l’autre en picorant des faines que je devine prises dans leur bogue. L. voudrait un tipp-ex, pour effacer toute une ligne. Je lui dis de la raturer comme il a déjà fait pour certains mots, ses yeux s’illuminent : « Je peux ? ». La pie retourne à son nid, une branchette en-travers du bec. F. a fini, il s’étire et rajuste son pull. Son smartphone est dans la boîte, il va avoir quelques minutes pour savourer le silence et observer les oiseaux, lui aussi.
De l’autre côté du couloir, M. vient d’arriver pour le cours suivant. Il me sourit en croisant mon regard, puis sort le sien, de smartphone, et son visage prend cette expression neutre illuminée de lumière bleue qui lui donne l’air absent. Iels écrivent. A., qui a fini par mettre son smartphone dans la boîte de très mauvaise grâce suite à l’intervention salvatrice de son voisin, écrit rageusement. Elle ne m’a rien demandé, je n’ai pas idée de son thème. Peut-être lirai-je son argumentaire pour que les smartphones soient autorisés partout, tout le temps ? Elle tourne le dos à la fenêtre, et ne peut pas voir les corneilles dont la silhouette noire survole la rivière sur tout son long, ni le pigeon ramier qui roucoule derrière elle.
Demain, ce sont les vacances. On est toustes sur les genoux. Celleux qui trouvent que l’écriture inclusive c’est loufoque, celleux qui pensent que les enfants devraient pouvoir voter, celleux qui ignorent ou ne veulent pas croire que les humains sont des animaux, celleux qui croient qu’il y a des extraterrestres dans la zone 51, celleux qui doutent que la Terre soit ronde, celleux qui s’en foutent de la politique, celleux qui disent que c’est du délire d’être non-binaire, celleux qui pensent que le wokisme c’est un quota de noirs dans les films hollywoodiens, celleux qui se bagarrent, celleux qui agressent, celleux qui veulent apprendre, celleux qui n’ont pas le choix – et moi.
Demain, on va pouvoir un peu prendre l’air, rapporter des branchettes pour étayer nos nids, voleter de branche en branche avec les gens qu’on aime, roucouler chill, nous élancer vers l’autre côté de la rivière, survoler pepouz de longues étendues d’eau. Libres, quelques jours, de nos emplois du temps. La sonnerie, apparemment réparée, met fin à leur écriture. Iels s’étirent toustes, et rajustent leurs pulls. Sortent de l’état méditatif dans lequel leur création les avait plongé·e·s. Certains bâillent. Je reprends les feuilles et rends les smartphones : « Bonnes vacances ! Savourez-les bien ! ».