Le thème de cette émission, relations et militance, peut mener à penser les relations entre militant·e·s, ou notre relation à la militance. Je me suis plutôt demandé, au moment d’écrire cette chronique, si toute relation n’était pas militante, comme toute action est engagée.
Je suis née, comme vous, dans une société dont la tradition intellectuelle considère comme une évidence que tout nous engage.
Depuis l’existentialisme de Sartre, et l’idée qu’il affirme dès 1948 que les humains ne peuvent pas ne pas être engagé·e·s, on sait qu’il n’y a pas de neutralité possible, parce que nous sommes condamné·e·s à être libres et donc à poser des choix dont aucun n’est neutre, et dont chacun nous engage pleinement. C’est vrai dans tout, même dans nos relations, car il n’y a pas de “vie privée” hors du politique : même les gestes les plus intimes — un regard, un silence, un geste de soutien ou de rejet — s’inscrivent dans un contexte social, historique et hiérarchique. Ce qui semble “personnel” est donc toujours, en réalité, chargé de signification sociale et politique. Chaque interaction, chaque parole, chaque silence, chaque geste, est un choix qui engage l’individu vis-à-vis de l’autre et du monde.
Beauvoir, à la même époque (Le Deuxième sexe sort en 1949), critiquait l’institution du mariage pour ce qu’elle avait de sclérosant, privant les femmes de leur liberté, les soumettant aux hommes. [Elle n’a ainsi jamais épousé Jean-Paul Sartre, bien qu’ils aient vécu une relation profonde, libre et engagée pendant 50 ans.] Elle valorise des relations égalitaires, si tant est qu’il faille en avoir, l’amour n’étant pas à ses yeux une fin en soi – contrairement à ce que la société d’alors imposait aux femmes, enjointes à se marier.
Quelques décennies plus tard, lors de la deuxième vague féministe, Outre-atlantique comme dans nos régions, les femmes prennent conscience grâce aux discussions en non-mixité choisie que leurs souffrances intimes (violence conjugale, inégalités, sexualité contrôlée, rôle de mère imposé, etc.) ne sont pas des “problèmes personnels”, mais les résultats des structures sociales et politiques dans lesquelles elles sont toutes prises, ce qui donna naissance au slogan « le personnel est politique ». Le mariage, le sexe hétérosexuel et l’amour romantique en prenaient plein leur grade sous les plumes mordantes de Firestone, Millett, Irigaray, Wittig, D’Eaubonne…
La refonte de nos relations, y compris les plus intimes, fait donc partie du programme militant des féministes depuis plusieurs générations. Le couple hétérosexuel, cadenassé par le mariage ou pas, est dénoncé comme institution oppressive, et toutes les relations – sexualité, couple, famille, amitié – sont passées au crible de la critique. Rien d’étonnant donc à ce que les livres les plus décoiffants aujourd’hui nous proposent d’ « abolir la famille » (Michelle Esther O’Brien) ou « d’en finir avec la famille » (Sophie Lewis), ou encore, dans une version moins radicale, de « faire famille autrement » (Gabrielle Richard) ; de « sortir de l’hétérosexualité » (Juliet Drouar), « vivre une vie féministe » (Sara Ahmed).
La vie féministe, dans la recherche de liberté, ce peut être comme beaucoup d’autrices l’ont proposé de revaloriser les amitiés féminines, au point d’en faire un « idéal de vie » (c’est ce que propose Johanna Cincinatis dans son essai « elles vécurent heureuses ») ou en la voyant en tous cas comme la seule relation qui préserve à la fois la liberté et la différence des personnes, en échappant aux logiques de possession, de reproduction, et de domination.
Amies et même sœurs, engagées dans des relations qui dépassent le cadre hétéronormatif pour atteindre à l’entente subtile entre égau·ale·s libéré·e·s par leur lien, jusqu’où irons-nous dans nos choix politiques ? Outre nous permettre de vivre selon nos valeurs et en poursuivant notre bonheur propre, dégagé·e·s des injonctions aliénantes du système patriarcal et hétérosexuel, quelles voies tracerons-nous dans lesquelles d’autres pourront s’engager à notre suite ?
Les modèles du passé ouvrent nos imaginaires : l’autogestion d’aujourd’hui peut s’appuyer sur l’expérience des communautés de marrons, de communard·e·s, de hippies ; la sororité sur les salons des précieuses, les ateliers des suffragettes ou, plus proches de nous, la maison des babayagas.
Ainsi, nos relations à nos pairs pourront être reprises et prolongées par d’autres.
Et quant à nos enfants et à nos aîné·e·s, les familles plus ou moins queer, monoparentales, recomposées, élargies et choisies sont de celles qui concrétisent le conseil d’Harraway de « faire des parents » de manière créative, et sapent petit à petit la nucléaire bourgeoise pour composer un monde de relations intergénérationnelles tout en souplesse adaptative, qu’on espère également à la fois plus égalitaires et plus libres, sorties elles aussi des logiques de possession et de domination.
Chronique de février 2026, à réécouter sur le MixCloud de l’émission Un Monde Sans César