Ma queerness, je l’ai d’abord vécue comme une assignation. C’est pas toujours négatif, une assignation. C’est les autres qui peuplent le monde où tu arrives qui disent à quoi de connu pour elleux tu leur fais penser. C’est « voilà ce que tu es à nos yeux ». Ça peut aider, parfois, soutenir la construction de ton identité en t’aidant à mettre des mots sur qui tu es. Quand elle est explicite, l’assignation, sortie des bouches des instits, des parents, des grands-parents, tu peux facilement l’accepter, ou la contrer. Quand c’est « c’est pas beau pour une petite fille de siffler », tu peux te dire « ben moi je suis plutôt une petite fille qui siffle de jolies choses qu’une jolie petite fille ». Quand c’est « t’es vraiment un garçon manqué », tu peux te dire que comme on permet tellement plus de choses aux garçons (cracher, se balancer sur leur chaise, dire des « laids mots »…), et qu’en tous cas on ne leur dit jamais que « c’est pas beau pour un petit garçon de… », t’aimes autant être un garçon, même manqué.
Mais parfois c’est implicite, une assignation, c’est les morveux de ton âge te la font sans bien s’en rendre compte. C’est « non, c’est une discussion de filles, tu peux pas venir ». Ou « on discute des garçons, tu comprendrais pas ». Souvent, ça se passe même de mots, c’est des ricanements, des rejets, des murmures dans ton dos, tout ça qui dit que tu es bizarre, pas « comme ». Même, ça peut être des bousculades, des vols, des coups cachés, voire même des coups pas cachés du tout, des menaces, des agressions à caractère sexuel… tout ça qui dit que vu que tu es bizarre, pas « comme », avec toi on peut se permettre, on est légitime aux yeux des autres, c’est drôle, c’est même valorisant.
Ma queerness, c’était un bout de moi, que j’ai découvert parce que les autres me l’ont fait remarquer. Tu es sûre que tu ne veux pas mettre une jupe ? Parce que les autres ont insisté. Ce n’est pas beau, une petite fille qui se balance sur sa chaise. Parce que les autres, à force d’appuyer, parfois fort, parfois trop fort, à force l’un de pousser, l’autre de rigoler quand tu tombes, ont installé l’hématome. Un hématome qui fait mal quand on y touche, et puis qui sature, et qui fait mal aussi quand on n’y touche pas.
Il y a deux façons de faire avec les hématomes.
Laisser passer le temps : il deviendra bleu, mauve, noir, vert, jaune, il disparaîtra lentement, si on ne le rouvre pas.
Ou le soigner, drainer par des massages, nourrir par des cataplasmes, adoucir par des pommades…
Ma queerness, je ne savais pas ce que c’était, ni qu’on pouvait la soigner. Alors je l’ai masquée du mieux que j’ai pu, pour que les autres arrêtent d’y toucher, pour qu’elle ait le temps de se soigner toute seule dans l’indifférence générale. Stratégie bancale, parce que les autres le voyaient bien, l’hématome, même quand il passait du violet éclatant au vert-jaune de la récupération. Alors iels appuyaient un coup, juste pour voir si ça ferait mal, encore…
Et pourtant, j’ai eu de la chance, ces autres-là dans ce monde-là n’ont jamais rien dit d’idiot. Iels se sont contenté·e·s de profiter de ma vulnérabilité pour se faire kiffer, se sentir puissant·e·s, avec des mots d’enfants, sans dérapages, par ignorance ou par retenue. Il a fallu attendre longtemps – quelle chance – pour que j’entende, destinés à d’autres et sortant de la bouche, très sérieuse, de mes élèves de 16 à 25 ans, des propos ouvertement homophobes, des appels au meurtre, et cet argument d’une bêtise sans nom que je veux traiter aujourd’hui avec divers outils de la philosophique, celui qui consiste à dire que je suis, que nous sommes, contre-nature.
Contre-nature, c’est un des trucs les plus idiots que tu peux dire, et ça sort premier degré de ces bouches de grands enfants, meurtris aussi, sur d’autres fronts bien sûr, mais tellement sûrs de leur supériorité sur celleux qui, comme moi, comme nous ici, ont une queerness mille fois meurtrie qui ne demande qu’à être massée, soignée, caressée…
Contre-nature, ça clive en deux, ça binarise, on est soit naturel soit contre-nature, et déjà ça, c’est une simplification confortable bien sûr, mais indigne des intellects subtils que nous sommes.
Contre-nature, ça sous-entend aussi que la nature, c’est bien, puisque ce qui est contre-nature est ici condamné. Et que la nature ça soit bien, c’est un argument fallacieux parmi les plus connus, l’appel à la nature, qui sert tout aussi bien à vous vendre des produits non-transformés du producteur au consommateur, que transformés un peu en boulangerie ou boucherie artisanale, qu’ultra-transformés en laboratoire alimentaire mais avec des ingrédients issus de l’agriculture biologique, parfois industrielle ou extensive mais sans pesticides, ou avec 3% maximum d’OGMs dans le tas… Bref. Naturel, ça veut tout et rien dire, aussi bien pour ce qui concerne la bouffe que pour le reste. Qu’est-ce qui est naturel, en fait ? Ce qui naît de soi-même, comme l’indique l’origine supposée du terme nature, qui viendrait du verbe latin pour « naître » ? Qu’est-ce qui naît de soi-même, en fait ? Les arbres du plan Canopée de la Ville de Liège, qui laisse des trous ronds dans le béton le long des quais qu’elle refait pour y planter des essences ornementales dont on espère qu’elles rafraîchiront nos canicules ? Reste-t-il une forêt en Europe qui soit née d’elle-même ? Qui n’ait connu ni brûlis, ni Colbert, ni remembrement, ni gestion, ni exploitation ? Reste-t-il au monde une espèce végétale ou animale qui, peu ou prou, n’ait dû négocier avec les usages de l’espèce humaine pour survivre ?
Contre-nature, ça dit que ce qui est naturel est bon, sous-entendu que si les autres animaux font quelque chose c’est bien – pour pouvoir dire que si les autres animaux ne le font pas, c’est mauvais. On devrait donc, pour bien agir, agir comme les autres animaux… Pas très subtil à nouveau, et les auteurices […] et Camille Pier l’ont délicieusement montré dans un spectacle dont le texte est paru chez, La nature contre-nature… tout contre, qui montre toutes ces choses que font les animaux, et que nous n’aimerions pas du tout que des humains fassent – … –. Le comportement est différent selon les espèces – on pourrait dire que c’est naturel – et chez les humains il est même différent au sein d’une même espèce, selon les groupes auxquels on appartient – on pourrait dire que c’est culturel.
Contre-nature, c’est faire comme si la culture ne touchait pas la sphère sexuelle, c’est plaquer délibérément la sexualité sur la reproduction. Espèce sexuée, l’espèce humaine ne peut se reproduire que via les gamètes d’individus de sexe différents, certes, mais à part ça… Comme l’indique très justement Vinciane Despret en conclusion d’un chapitre qu’elle consacre à la queerness animale (l’entrée Q comme Queer de son abécédaire de philosophie de l’éthologie « Que diraient les animaux si… on leur posait les bonnes questions ? »),
La nature ne nous dit pas que ce qui est doit être. Elle peut nourrir notre imaginaire mais pas contraindre nos actes. Elle ne nous apprend rien sur ce que nous sommes ou sur ce que nous devons faire. Mais elle peut nourrir l’imaginaire et ouvrir l’appétit pour la pluralité des modes d’être et d’exister.
Il existe des animaux gays, lesbiennes, il existe des couples homosexuels qui prennent soin ensemble d’un enfant adopté, ou de l’enfant biologique de l’un·e d’entre elleux, qui a été chercher les gamètes nécessaires ailleurs, il existe des animaux qui auront une majorité de relations homo, d’autres qui n’en auront qu’une et beaucoup d’autres relations hétéros, il existe une variété considérable de comportements sexuels chez les animaux. Mais plutôt que d’utiliser ces faits scientifiques pour contrer l’argument du contre-nature par un « l’homosexualité est naturelle aussi, nananananère », Despret nous enjoint à éviter le piège et à préférer voir dans les usages des autres vivants une source d’étonnement ou d’inspiration, dont on ne peut rien déduire nous concernant.
Que les animaux queer ne soient ni modèles ni contre-modèles, qu’on foute la paix à la nature, qu’on assume même qu’elle n’existe dans nos vocabulaires que pour mieux exploiter les autres en les mettant à distance ou pour se gausser d’être « des êtres de culture » en déniant aux animaux, hautement culturels eux aussi, ce statut. Et qu’on prenne enfin soin de nos queerness à toustes pour ce qu’elle sont : une merveilleuse source d’étonnement émerveillé et d’inspiration créative.
Chronique du Mois des Fiertés (mai) 2026, à réécouter sur le MixCloud de l’émission Un Monde Sans César