Cet article reprend en le détaillant l’exposé qui a constitué, le 22 mars 2026, la petite introduction à la visite collective de l’exposition Podium qui se tenait à la Cité Miroir. Il explique l’actualité, pour nos Tchounes, du contenu du livre Le sport contre l’éducation physique, que Georges Hébert a publié au lendemain des JO de Paris de 1924. J’ai également ajouté ci-dessous l’enregistrement de ladite introduction, et tout en bas de l’article quelques photos de notre visite ce jour-là.
Dans ce petit livre au titre « subversif », selon le terme même de son auteur dans l’avant-propos qui accompagne le texte, Hébert précise par contraste l’ambition qu’il fixe à l’éducation physique : en pointant les dangers et travers du sport « dévié » ou « dévoyé », il indique très clairement la tâche fixée par lui et ses semblables à l’éducation physique, restant fidèle à son idée directrice, qui fut bien davantage « l’éducation physique doit être une œuvre scolaire ; aux maîtres de la réaliser » (entendre « aux instituteurices », avec les termes d’aujourd’hui, même si certain.e.s conservent officiellement le titre de « maîtres », comme les « maîtres spéciaux » d’éducation physique, de religion, de morale et, par extension, de CPC. J’aurais préféré qu’on dise « maître de philosophie », ça aurait fait « so molière », so « le malade imaginaire ») que « être fort pour être utile à se sauver soi-même et à sauver les autres ».
Ce n’est pas un hasard si la devise que nous connaissons est plutôt la seconde puisque nous avons pris, dans notre pratique de l’hébertisme, la suite de celleux qui l’ont développée hors cadre scolaire et même hors cadre éducatif1 . En faire une œuvre scolaire, si cela semble avoir été un des fronts de la première heure de la FBEPMN, le seul livre belge publié2 étant destiné aux maîtres d’école, le temps a poussé les hébertistes vers leur propre grand âge, et les Tchounes sont à ce jour le seul centre hébertiste uniquement destiné aux enfants, le cadre extrascolaire n’est donc pas tellement plus investi.
Avant d’indiquer les différents dangers du sport dévié à ses lecteurices, dont j’évoquerai brièvement les plus exotiques et les plus actuels en fin d’article, Hébert fait un intéressant effort de définition, que j’ai tenté de résumer par les quelques diagrammes ci-dessous. Ainsi, le sport, défini comme « tout genre d’exercice ou d’activité physique ayant pour but la réalisation d’une performance et dont l’exécution repose essentiellement sur l’idée de lutte contre un élément défini : une distance, une durée, un obstacle, une difficulté matérielle, un danger, un animal, un adversaire, et, par extension, soi-même », est selon lui un sous-ensemble de la gymnastique, elle-même constituant un des outils de l’éducation physique.
En effet, la gymnastique est définie comme l’« art d’exercer, de fortifier le corps ». On pourrait, avec les catégories d’aujourd’hui, la faire entrer dans l’ensemble encore plus vaste des « Activités physiques ». On pourrait donc dire, sans trahir Hébert, que parmi les activités physiques, la catégorie de gymnastique se distingue du reste par sa finalité : elle englobe les pratiques physiques qui visent l’exercice et le renforcement corporels.
Hébert prend le soin d’indiquer différents qualificatifs qui, chacun, isolent dans ce grand ensemble qu’est la gymnastique différents types d’exercisation et de renforcement. Pris sous l’angle du matériel, ou de la finalité, ces sous-ensembles se recoupent plus ou moins. Le sport est l’un d’eux, comprenant les activités physiques visant à exercer ou renforcer le corps et qui engagent la personne à performer, en cherchant à lutter, à « battre » quelque chose (un record) ou quelqu’un.e (un.e adversaire).
Selon Hébert, l’école militaire de Joinville aurait poussé dans les années 1900 au remplacement du terme de Gymnastique par celui d’Éducation physique.
Or, cela est impropre selon son analyse, car la gymnastique n’est qu’une partie de l’éducation physique. En effet, celle-ci est définie comme suit : « Action méthodique, progressive et continue, de l’enfance à l’âge adulte, ayant pour objet d’assurer le développement physique intégral ; d’accroître les résistances organiques ; de mettre en valeur les aptitudes dans tous les genres d’exercices naturels et utilitaires indispensables (marche, course, saut, grimper, lever, lancer, défense, natation) ; de développer l’énergie et toutes les autres qualités d’action ou viriles ; enfin de subordonner tout l’acquis, physique et viril, à une idée morale dominante : l’altruisme. ».
On voit que les finalités de l’éducation physique ne sauraient, selon lui, se limiter ni à la culture physique, à l’exercice et à la fortification du corps, ni encore moins aux seuls exercices qui visent à performer et à lutter contre l’un ou l’autre élément défini.
Tenant à être bien compris, l’auteur prend la peine de consacrer un chapitre entier à distinguer le sport dans sa conception vraie ou éducative (celui qui consiste, une fois que les enfants maîtrisent techniquement un exercice, à le leur faire exécuter plus vite, plus haut, plus loin, ou en concourant les un.e.s contre les autres pour le développement de leur propre force)3 et le sport « dévié » ou « dévoyé » (celui qui perd le sens de l’utilité, de la mesure et de l’altruisme, et oriente tout l’apprentissage vers les seuls exercices qui permettront de jouer à un certain jeu ou de gagner certains concours, dédaigne le reste et spécialise ainsi à outrance les qualités physique et morales des sportifs, voire devient un outil destructeur pour elleux4 ).
Les déviances du sport sont indiquées par catégories, et développées longuement. Pour faire court, en poussant les sportifs à se spécialiser tôt dans des exercices dont la seule finalité est la victoire dans la ou les lutte·s proposée·s dans telle ou telle discipline sportive, le sport va sélectionner les meilleur·e·s sans plus s’inquiéter des moins bon·ne·s, qui, dégoûté·e·s, se retrancheront dans un rôle de spectateurices, et on perd là la visée éducative qu’Hébert chérit : ne faisant plus usage de leur corps, ces personnes perdent les bienfaits du mouvement pour leur santé, et la société perd les bienfaits que ces personnes, si elles avaient été éduquées physiquement, virilement et moralement, auraient apporté à leurs semblables. Les sportif·ve·s restant·e·s, se spécialisant dans les efforts propres à leur discipline, se rendent souvent inaptes aux exercices utilitaires (Hébert pointe là nombre d’exemples tirés de la Grande Guerre, où des sportifs médaillés se sont montrés bien inférieurs quant à leur utilité sur le champ de bataille par rapport à d’autres personnes physiquement éduquées par leur métier manuel ou leur condition paysanne). La société, en orientant les enfants vers des pratiques sportives, se priverait donc de citoyen·ne·s capables de se rendre utiles les un·e·s aux autres.
- celui-ci étant limité aux enfants et aux jeunes, dans l’esprit des hébertistes qui ont choisi l’éducation physique pour champ d’action [↩]
- Santé, Joie de vivre par l’éducation physique par la méthode naturelle et les jeux, Beugnier, Cotton et Wart, 1948 [↩]
- “ Développer les qualités d’action ou viriles, et mettre en valeur les aptitudes.” Pour atteindre ces deux buts, les moyens n’ont jamais varié. On place l’élève en présence de difficultés de plus en plus grandes ; on fait appel à son énergie, à sa volonté de vaincre ou d’obtenir des résultats meilleurs ; on le fait lutter avec des adversaires, etc. Or, surmonter des difficultés, atteindre un résultat, lutter pour faire mieux, c’est l’essence même du sport., pp. 31-32 [↩]
- Lorsque le sport n’a plus pour le refréner et le maintenir dans la bonne voie ces trois caractères essentiels : l’utilité, la mesure, l’altruisme, comme cela se produit actuellement, son rôle éducatif n’existe plus. Dévié de son but, il glisse insensiblement vers tous les excès et devient dans certains cas un élément destructeur au lieu d’être un élément éducateur., pp. 31-32 [↩]